Le redémarrage laborieux du réacteur immobilisé

Il y a 663 jours de cela, le 13 juin 2016, EDF mettait à l’arrêt le réacteur n°2 de la centrale nucléaire de Fessenheim. Depuis mai, ou peut-être avant, elle avait été informée que les ateliers Areva – Creusot Forges avaient livré une virole basse constituée d’acier trop carboné, pour réaliser le générateur de vapeur n°335 ; depuis plus de 4 ans, il équipait le réacteur n°2. Le fabricant avait trompé EDF et l’ASN en livrant la mauvaise pièce avec de faux documents. Et, toute confiante, l’ASN s’était laissé berner et avait agréé ce générateur de vapeur, immense machine de plus de 20 m de haut et plus de 4 m de diamètre ! La situation était grave, car une variation subite de température pouvait entraîner une rupture de ce GV. Fort heureusement pour les populations, cette situation tout à fait envisageable ne s’était pas encore présentée.

L’ASN ne prit la décision qu’en juillet pourtant, mais elle suspendit l’agrément accordé sur la base de seuls éléments documentaires, 4 ans plus tôt ! Que n’avait-elle à l’époque, réalisé tous les contrôles sur pièce ou le suivi de fabrication nécessaire, d’autant qu’elle connaissait déjà le manque de rigueur industrielle de ces forges !
Et pourquoi avoir « suspendu » au lieu d’avoir « retiré » cet agrément ? C’est évidemment incompréhensible, si l’on sait qu’un GV doit faire l’objet d’une « exclusion de rupture » et qu’on n’était plus dans ce cas. Qui plus est, la situation provenait d’une falsification. Mais il faut croire que, issue du même sérail, l’ASN hésita à assumer jusqu’au bout son rôle de gendarme, quand bien même son président déclara devant l’OPESCT (à l’Assemblée Nationale) que la situation pouvait s’assimiler à de la falsification.
Stop Fessenheim, avec 6 autres associations, déposa plainte pour usage de faux et mise en danger délibéré de la vie d’autrui, l’instruction est toujours en cours.

Le 12 mars, l’ASN accepta la « démonstration » de sécurité acceptée comme une pirouette : 2 « fausses vraies » pièces avaient été fabriquées pour servir de comparaison à la « vraie fausse » pièce et subir des tests. Malgré certaines prudences de l’IRSN, malgré l’exercice du droit de retrait par l’un des experts du GPESPN pour protester contre la méthode qui n’a rien de scientifique et échappe à toute déontologie, le gendarme du nucléaire ré-autorisa la remise en marche du vieux réacteur grabataire et de son GV qu’elle savait désormais falsifié !

Le 20 mars, le Dr Schüle (Regierunspräsidium Freiburg) eut beau demander lors de la CLIS-Fessenheim une contre-expertise, les associations eure beau soutenir sa demande et le président Habig eut beau accepter cette demande (avec retard, mais quand même !) : rien n’y fit ! L’ASN passa outre.

Il nous reste désormais à espérer ou à prier. Surtout que la vieille cocotte minute ne veut pas démarrer. Les échéances sont repoussées, plein d’incidents se succèdent (voir article précédent)… Et aujourd’hui, à nouveau beaucoup de vapeur mais, à l’heure où nous écrivons ces lignes, toujours pas de production électrique : voir le diagramme de RTE.

Le lobby nucléaire ne connait que sa propre logique. Et, quoi qu’il s’en défende, la sécurité des populations est le cadet de ses soucis. Tant que l’ASN disposait encore d’une certaine crédibilité, on pouvait réfréner ses inquiétudes. Mais désormais…?

André Hatz 06.04.2018